L'environnement et l'urbanisme
AU SERVICE DE LA LUTTE CONTRE LES POINTS DE FIXATION
Les atteintes à l’environnement telles que : la déforestation et le labour des terrains, le creusement de fossés ou la formation de buttes de terre, ainsi que les aménagements comme l’érection de murs, de grillages et de barrières, les démolitions et l’emmurement de bâtiments, l’installation de blocs de béton, de rochers et de dispositifs anti-SDF ne sont pas nouvelles. Au contraire, il s’agit d’une pratique récurrente depuis des années dans les régions de Calais et de Dunkerque visant à empêcher les personnes indésirables de s’installer. Ces pratiques sont souvent liées aux opérations d’expulsion des habitant·e·s des lieux de vie informels. Néanmoins, l’année 2024 illustre particulièrement bien cette pratique.
FERMETURE DE LIEUX DE VIE INFORMELS DANS LA RÉGION DE CALAIS
En 2024, la cartographie des lieux de vie informels du Calaisis a évolué à la suite d’expulsions de grande ampleur (il y a eu cette année deux fois plus d’expulsions de ce type qu’en 2023, visant à détruire les lieux de vie), de l’installation de mobilier urbain, de travaux et de démolitions : plusieurs lieux habités depuis plusieurs années ont été fermés. Faute de solution, les habitant·e·s ont été contraint·e·s de se disperser à la recherche d’espaces où s’établir à nouveau de manière informelle et très précaire.
Construction d'un entrepôt
Le 4 avril, une expulsion de grande ampleur a été menée dans un lieu de vie situé en périphérie de Calais, habité depuis novembre 2021 principalement par des Soudanais [1]. Depuis sa création, ce lieu de vie était la cible d’expulsions toutes les 48 heures et de plusieurs expulsions de grande ampleur, mais, en mars, HRO n’y a recensé aucune expulsion, ce qui laisse supposer une volonté de faire grossir le lieu avant de le vider entièrement. Ce jour-là, au moins une centaine de personnes ont été expulsées et emmenées en bus vers des Centres d’Accueil et d’Examen des Situations (CAES) situés loin de la frontière, non adaptés aux personnes en transit vers le Royaume-Uni. Le lieu de vie a été entièrement détruit à la pelleteuse et à la tronçonneuse, laissant le terrain boueux et impraticable. Par la suite, des travaux ont commencé – et sont toujours en cours – pour construire un entrepôt, bordé d’étendues d’eau artificielles.
Enrochements
À Calais, les lieux de vie en centre-ville dérangent particulièrement la mairie. En juin 2022, les personnes vivant sous les ponts ont subi une expulsion de grande ampleur demandée par la mairie, et des barrières y ont été installées pour empêcher toute réinstallation. Faute de solution, ces personnes se sont ensuite installées sur les terre-pleins du quai du Danube. Ce lieu a été la cible, durant l’été 2022, d’expulsions quotidiennes et certains terre-pleins ont été recouverts de rochers en septembre [2]. Il a cependant continué d’exister en 2023 et 2024 lors des périodes de forte présence de personnes exilées à Calais, principalement en été. Le 25 octobre 2024, une expulsion de grande ampleur a été menée sur ce lieu. Au moins 72 personnes ont été expulsées, dont une soixantaine forcées de monter dans des bus en direction d’Arras, et le lieu de vie a été complètement détruit. Quelques jours plus tard a débuté un enrochement du dernier terre-plein herbeux restant, ordonné par la mairie de Calais : la terre a d’abord été grattée, puis des roches de plus d’un mètre de diamètre ont été déposées très près les unes des autres pour empêcher toute réinstallation [3]. Peu de temps après, la mairie a également déposé 3 200 tonnes de rochers sur le quai voisin, Andrieux [4].
Arrêté municipal et clôtures
Le 4 septembre 2024, au lendemain d’un naufrage ayant fait au moins 12 victimes, le lieu de vie où survivaient la plupart des rescapés et des proches des défunts, soit environ 200 personnes au total, a été entièrement vidé et détruit. Faute de solution, les personnes ont dû se réinstaller sans aucun matériel sur ce terrain détérioré par le passage des engins de chantier. En août 2024 déjà, le parking voisin avait été recouvert de rochers pour empêcher les associations d’y organiser leurs distributions et autres services. La municipalité a affiché une volonté renforcée de repousser les personnes survivant à cet endroit. Fin octobre 2024, cette zone a fait l’objet d’un arrêté municipal interdisant à toute personne d’y pénétrer sous peine d’amende [5]. Puis, le 4 novembre, ce lieu a à nouveau été visé par une expulsion de grande ampleur [6]. Alerté·e·s quelques jours plus tôt, non pas par voie officielle mais de manière officieuse, les habitant·e·s s’étaient auto-expulsé·e·s la veille, caché·e·s et dispersé·e·s en petits groupes, plus loin des services essentiels fournis par les associations. Les nouveaux petits lieux de vie nés de cette dispersion ont directement été la cible du harcèlement policier, avec des expulsions environ toutes les 48 heures et le déboisement d’un terrain. Des grilles hautes de 3 mètres ont été érigées en janvier 2025 autour du terrain expulsé le 4 novembre, dont la terre a été retournée. C’est ainsi qu’a été fermé un lieu de vie qui était habité depuis mai 2022. L’installation de personnes sur ce terrain était d’ailleurs déjà la conséquence de l’expulsion et de la clôture du lieu de vie précédent situé sur le terrain d’en face, habité depuis 2019, sous le prétexte d’une compétition de tir à l’arc.
Grilles et chantier
L'année 2024 marque également la fin d'un autre lieu de vie qui existait depuis 2020 et où vivaient plusieurs centaines de personnes. Bordé d’un côté par un fossé, de l’autre par la voie ferrée, l’entrée la plus praticable, par laquelle les associations accédaient au terrain pour y proposer leurs services, a été clôturée à l’occasion de la construction, sur le terrain voisin, d’un nouveau lotissement.
Fermeture de salles de musculation dans la région de Calais
Au cours de l’année 2024, plusieurs squats situés dans la région de Calais ont été définitivement fermés, à la suite de leur expulsion par la mairie et les forces de l’ordre. Le 2 juillet 2024 a marqué la fin brutale du squat situé rue Frédéric Sauvage à Calais, ouvert depuis février 2022 et qui était protégé par une décision de justice jusqu’en octobre 2025 [7]. Alors que personne ne se trouvait à l’intérieur des lieux, les autorités se sont fondées sur un arrêté d’interdiction d’habitation pour procéder à son expulsion. L’opération a été menée par la police municipale, la brigade anticriminalité et les services d’ordre de la mairie, sans diagnostic social préalable.
Au cours de l’expulsion, les agent·e·s ont bouclé le bâtiment et en ont bloqué l’accès en vissant des planches sur les portes de la maison, en fermant le portillon avec des planches et en installant des grilles devant la barrière. Le matériel appartenant aux associations et aux militant·e·s a été enfermé à l’intérieur, sans qu’il soit possible de le récupérer. Comme d’habitude, l’observation de l’expulsion a été entravée par les forces de l’ordre : les associatifs et les militant·es ont été repoussés par un périmètre dit de « sécurité », contrairement aux riverain·es qui pouvaient circuler librement. Des violences verbales et physiques ont eu lieu.
Dans la nuit du 31 juillet au 1er août, à la suite d’un début d’incendie et d’une bagarre survenus vers 3 heures du matin et ayant nécessité l’intervention des secours, un autre squat a été évacué. Afin de fermer les lieux, les forces de l’ordre y sont restées pendant 48 heures et ont scellé les ouvertures à l’aide de plaques métalliques. L’alimentation électrique du bâtiment a été coupée et tout le matériel de prière, les tentes et les vélos ont été saisis par l’agence de nettoyage mandatée par l’État. À la suite de cette intervention, il était impossible pour les personnes occupant ce lieu de se réinstaller à l’intérieur.
Le 16 septembre, un autre squat a fait l’objet d’une expulsion illégale à Calais. Au cours d’une opération d’expulsion quasi quotidienne, deux fourgons de la Police aux frontières (PAF) se sont séparés du convoi pour se rendre sur place et ordonner aux personnes de quitter le bâtiment, sans traducteur·rice. Au moins 17 personnes exilées, déjà en situation de précarité, ont dû prendre toutes leurs affaires et trouver un nouvel endroit où s’abriter. Pour justifier l’opération, les policiers ont déclaré aux observatrices d’HRO : « On est venu évincer ces gens-là tout simplement », sur la base d’une plainte du propriétaire. Pourtant, les expulsions supposent en principe l’intervention d’un huissier afin de constater l’installation et celle d’un juge pour autoriser l’expulsion [8].
Le 28 octobre, un autre squat situé à proximité du précédent a été évacué par les forces de l’ordre. Dans les jours qui ont suivi, le bâtiment a été entièrement détruit. Selon un témoignage, au moins 80 personnes ont été emmenées dans trois bus afin de les éloigner de la frontière franco-britannique. Toutes les affaires présentes sur le lieu de vie – tentes, vêtements, couvertures, matelas, palettes, vélos, chaises – ont été volées par l’entreprise de nettoyage mandatée par l’État.
Alors que l’ouverture de squats concrétise la réalisation du droit au logement pour toutes et tous, ces expulsions violentes et illégales contribuent au contraire au harcèlement et à la précarisation des personnes exilées. Après avoir été expulsées des squats, ces personnes se retrouvent dans des campements – eux-mêmes quotidiennement expulsés –, en attendant de rejoindre le Royaume-Uni ou d’obtenir une réponse à leur demande d’asile. Ces opérations, directement mises en œuvre par la mairie de Calais et les autorités étatiques, s’inscrivent dans une politique raciste et inhumaine à la frontière franco-britannique.
UN AN D'ENGAGEMENT EN FAVEUR DES PERSONNES EXILÉES DANS LA RÉGION DE DUNKERQUE
Dans la région de Dunkerque, dès la fin de l’année 2023 et tout au long de l’année suivante, des travaux ont été entrepris pour clôturer les terrains abritant ce qui constituait alors, depuis 2022, les deux principaux lieux de vie.
La chronologie s'appuie sur les dates relevées par HRO et les autres associations et personnes intervenant dans la région de Dunkerque ; elle ne reflète donc pas toujours les dates réelles de mise en place des dispositifs. Ces relevés ne sont pas exhaustifs.
Janvier
Le terrain de l’un des principaux espaces de vie est en cours de réaménagement à l’aide d’une pelleteuse. Des clôtures de trois mètres de haut commencent à être installées au niveau de l’entrée principale de cet espace de vie.
Février
Achèvement de la pose des grillages à l’entrée de ce lieu. Une barrière a été installée afin de bloquer l’accès à la route, désormais classée voie privée : les véhicules des associations ne peuvent plus se rendre sur les lieux de vie situés à l’intérieur de cette zone. Une guérite sera ensuite construite pour y poster un agent de sécurité. Ces lieux sont pourtant toujours habités et font l’objet d’expulsions : 9 expulsions ont été recensées sur les trois lieux enfermés dans cette zone après février. La voie ferrée et le chemin qui la longe, axe utilisé quotidiennement par les habitant·e·s pour circuler d’un lieu de vie à l’autre et vers les services proposés par les associations, sont progressivement entourés de grillages.
Mars
Un déboisement important autour de ce lieu de vie. Cela rend les personnes qui y vivent plus vulnérables aux intempéries et plus exposées aux regards, ce qui réduit le peu d’intimité possible dans ces conditions et les rend également plus exposées au harcèlement policier et plus vulnérables aux dangers éventuels venant de l’extérieur.
Avril
Un mur est en cours de construction pour fermer un passage reliant les deux zones les plus peuplées, emprunté par les habitant·e·s pour accéder aux services essentiels proposés par les associations. Pour se déplacer, les personnes doivent désormais emprunter des chemins plus longs et plus dangereux : longer la voie ferrée (où des barrières sont également en cours de construction), marcher une distance bien plus longue en longeant une route non aménagée pour les piétons et traverser un carrefour dangereux, ou bien traverser une route départementale très fréquentée sans aucune signalisation prévue à cet effet. Le 18 avril, Fowsul Ameer Abdul Vajith, un Sri-Lankais de 24 ans, a été tué après avoir été percuté par une voiture alors qu’il traversait la route.
La multiplication des outils de confinement
L’accès à l’espace où les associations non mandatées par l’État proposent leurs services, situé au fond de l’un des principaux lieux de vie, est bloqué : des roches ont été empilées pour maintenir un portail fermé, et des blocs de béton ont été installés sur la route. Les associations n’ont d’autre choix que d’organiser leurs activités au bord de la route, un endroit inadapté et dangereux. Des poteaux sont installés en vue de mettre en place des clôtures sur le dernier côté qui était resté accessible de ce lieu de vie et qui avait été visé par le déboisement en mars, ainsi que le long des champs environnants. De nombreuses personnes survivent pourtant toujours à l’intérieur du terrain, expulsées six jours avant la constatation de ces travaux.
Mai
Poursuite de l’installation des clôtures commencée en mars. Le réservoir d’eau mis à disposition par l’association Roots trouve désormais au bord de la route, à l’extérieur de la clôture : les habitant·e·s devront désormais faire un grand détour à pied pour y accéder, ce qui entrave encore davantage leur droit d’accès à l’eau potable. Le site est à nouveau évacué.
juin
La route est fermée au sud de ce même lieu de vie par une barrière ; elle devient ainsi une voie privée. Le terrain est donc désormais entièrement clôturé.
Octobre
Poursuite de la mise en place de blocs de béton, de grillages, de barbelés et de piquets autour de la voie ferrée
Au cours de l’opération d’expulsion du 9 octobre, une partie de l’un des principaux lieux de vie a été rasée.
Septembre
L'espace de distribution attribué aux associations par les autorités après la fermeture du précédent en avril est également bloqué. Les associations sont contraintes de se déplacer à nouveau vers un nouvel espace choisi par la Communauté urbaine de Dunkerque, une zone boueuse et trop exiguë pour permettre une mise en place correcte des services essentiels.
Décembre
Achèvement de la pose de barbelés à double tranchant, en complément des clôtures et des blocs de béton installés entre la zone de distribution, les rails et l’un des principaux lieux de vie. Point de passage clé pour accéder aux services, les grillages ne seront percés que quelques jours plus tard. Poursuite de la pose de blocs de béton, de grillages, de barbelés et de pics autour de la voie ferrée. Selon des estimations à vol d’oiseau, les travaux entrepris représentent près de 4,5 kilomètres de clôtures qui viennent s’ajouter à celles déjà existantes.
Si l'érection de barrières et la modification du terrain n'entraînent pas nécessairement la disparition des lieux de vie, les pratiques décrites ci-dessus ont néanmoins pour conséquence de rendre la vie encore plus difficile pour les personnes qui survivent dans des conditions déjà indignes.
Physiquement
La déforestation et le remaniement des terrains compliquent l’installation et exposent davantage les habitants aux aléas météorologiques. Les personnes sont davantage exposées au harcèlement policier et à la surveillance, y compris par des sociétés de sécurité privées engagées par les entreprises environnantes. Elles sont également rendues plus vulnérables aux dangers extérieurs potentiels, et la recherche d’intimité et de répit devient presque impossible. Les barrières, murs, blocs de béton et rochers entravent la circulation des personnes d’une zone à l’autre, les obligeant à parcourir de plus longues distances à pied par des chemins plus dangereux et parfois absurdes, les blocages n’ayant pas été accompagnés d’aménagements pour une circulation piétonne sécurisée. Ceux-ci entravent donc également l’accès aux besoins essentiels des personnes. Les personnes sont contraintes de marcher de plus en plus de kilomètres pour atteindre les arrêts de bus et les magasins les plus proches, mais aussi pour accéder aux structures de santé, ce qui conduit de nombreuses personnes à renoncer aux soins [9]. Toute maigre stabilisation est empêchée, et les personnes sont maintenues en mouvement permanent : ces pratiques peuvent être interprétées comme une tactique qui, combinée à de nombreuses autres, vise à tenter de contrôler la frontière en s’immisçant dans la vie quotidienne des personnes jugées indésirables et en jouant sur leur (in)capacité même de se déplacer pour tenter d’empêcher leur mobilité[10]. La solidarité s’en trouve également entravée : les associations non mandatées par l’État ont été déplacées par les pouvoirs publics vers trois sites successifs sans avoir été consultées au préalable, et ont dû effectuer certaines distributions au bord de la route.
Psychiquement
Restreindre l’accès à l’espace, détériorer les terrains où survivent les personnes et déplacer régulièrement ces dernières ainsi que les services qui leur sont destinés constituent un élément de la politique d’épuisement [11], stratégie politique qui vise à réguler les migrations en tentant de décourager les personnes exilées et d’influencer leurs décisions en les épuisant et en les décourageant.
Symboliquement
Si les clôtures ont été rapidement franchies, la dynamique de l’année 2024 a été celle d’un enfermement. Les terrains ont été barricadés alors même que des centaines de personnes continuaient d’y survivre faute d’alternative, envoyant ainsi un symbole clair et violent de rejet, de refus d’humanité, de mépris. C’est aussi, quelle que soit l’intention des décideur·euse·s de ces travaux, un piège qui se referme sur les personnes. Les habitant·e·s regroupé·e·s à l’intérieur des clôtures gardées par un gardien sont plus faciles à surveiller. Les grillages mettent en scène la capacité des pouvoirs publics à gouverner des personnes dont ils ne parviennent pas à contrôler la circulation. Les barrières de trois mètres de haut doublées de barbelés piègent les personnes à l’intérieur lors des 28 expulsions menées sur les six lieux de vie de la zone (dont les deux principaux lieux de vie du Dunkerquois). Les déboisements facilitent la surveillance des personnes en faisant du terrain un « espace panoptique » [12].
À mesure que ces espaces se sont cloisonnés et que les zones de distribution se sont déplacées, les lieux de vie se sont progressivement étendus encore plus loin du centre-ville et plus profondément dans la zone industrielle, marginalisant les personnes, les exposant à des risques environnementaux accrus [13] et poursuivant un processus d’éloignement et d’isolement vers la périphérie à l’œuvre depuis 2021 [14], bien que des personnes continuent d’occuper les terrains barricadés. Par ces pratiques, les pouvoirs publics locaux jouent un rôle majeur dans le choix des zones où les personnes exilées et leurs soutiens seront tolérés : dans ce contexte, peut-on encore qualifier ces espaces d’« informels » ?
L'environnement au service de la politique migratoire
Ces exemples montrent que les pouvoirs publics utilisent la dimension matérielle de l’environnement comme un outil au service de la politique de lutte contre les points de fixation. Un exemple historique de cette pratique est, selon eux, la transformation du terrain de l’ancienne jungle de Calais en site écologique où l’on peut observer les oiseaux migrateurs [15].
Cette utilisation de l’environnement à des fins d’exclusion et de rejet soulève plusieurs paradoxes.
Tout d’abord sur le plan temporel, dans la mesure où les mesures décidées par les pouvoirs publics ont un impact durable sur l’écosystème et la biodiversité, alors que l’objectif visé est de contrôler, voire de faire disparaître, des lieux de vie temporaires et des personnes en transit.
Sur le plan politique ensuite, car porter atteinte à l’environnement va à l’encontre de l’impératif de vigilance et d’action face à la crise écologique. Alors que les scientifiques appellent à préserver les espaces naturels pour lutter contre le réchauffement climatique, les pouvoirs publics les détruisent afin de créer un environnement hostile aux personnes exilées à la frontière. Cela révèle un choix politique : contrôler les migrations est prioritaire face à la préservation de l’environnement. Pourtant, dans le Dunkerquois, ces pratiques sont en contradiction avec les engagements écologiques promus par les communes de la Communauté Urbaine de Dunkerque, qui se targue par exemple d’avoir été trois fois consécutives lauréate du label « Territoire engagé pour la transition écologique » [16]. L’utilisation de l’environnement pour nuire aux conditions de vie des personnes exilées est particulièrement affligeante dans ce territoire : la ville de Grande-Synthe, à l’initiative de son ancien maire écologiste Damien Carême, s’était pendant longtemps distinguée par ses initiatives novatrices en faveur de la protection de l’environnement et de l’accueil des personnes exilées [17].
Dans le Calaisis, la municipalité de Calais a largement médiatisé cette année une politique environnementale ambitieuse. En janvier 2024, la mairie se félicite des chiffres concernant un vaste plan de reboisement urbain lancé depuis plusieurs années [18]. Pourtant, aucun décompte officiel n’est réalisé chaque fois qu’un arbre est abattu par des sociétés mandatées par les pouvoirs publics à la suite d’opérations d’expulsion de grande ampleur au cours desquelles les lieux de vie sont détruits.
Plus tard, en avril, la ville a organisé son traditionnel concours des maisons et commerces fleuris, encourageant les habitant·e·s à participer à l’embellissement floral de leur cadre de vie [19]. Un mois plus tard, en mai, des jardins éphémères ont été installés devant la mairie, offrant une vitrine végétale colorée et soignée au cœur de la ville [20]. À l’automne, Calais a conservé son label de « Ville fleurie » et a même remporté le prix de la diversité végétale, renforçant ainsi l’image d’une ville engagée en faveur de l’environnement [21].
Derrière cette image verte et fleurie se cache une politique sélective, superficielle et profondément inégalitaire. En effet, parallèlement, les lieux de vie des personnes exilées, souvent situés en périphérie du centre-ville, restent totalement exclus de cette dynamique. Aucun aménagement, aucun dispositif de collecte des déchets, aucun accès à des espaces végétalisés : ces espaces sont ignorés et stigmatisés, alors même que l’environnement est la politique publique la plus coûteuse du Grand Calais Terres et Mers [22]. Plus précisément, la collecte et le traitement des déchets concentrent plus de la moitié des dépenses environnementales de la communauté d’agglomération, avec 14,50 millions d’euros selon le budget primitif de 2024. Malgré les interpellations du collectif Calais Poubelle, il n’existe toujours pas de collecte des déchets sur les lieux de vie des exilé·e·s.
Loin de répondre aux enjeux de justice environnementale ou de préservation de la biodiversité, les initiatives écologiques de la municipalité contribuent à la construction d’un espace urbain où les personnes exilées n’ont pas leur place. En rendant invisibles ces lieux de vie, en refusant toute intégration de ces espaces dans la politique environnementale, la ville instrumentalise l’environnement afin de masquer son désengagement vis-à-vis des conditions de vie des personnes exilées à la frontière. Plus encore, la destruction de l’environnement devient parfois une étape nécessaire pour aménager la ville de manière à limiter l’accès aux espaces à une catégorie de la population.
Enfin, alors que la lutte contre les lieux de vie informels est souvent présentée comme étant au service des habitant·e·s [23], la dégradation de l’environnement et l’installation de mobilier urbain hostile privent les habitant·e·s de leur liberté de profiter d’espaces naturels ; ces derniers voient leur paysage défiguré sans avoir été consulté·e·s. L’exemple du centre-ville de Calais est édifiant : les rochers privent les Calaisien·ne·s de la possibilité de profiter des rares espaces verts du centre-ville, les bancs ont même été encerclés par les rochers.
UNE POLITIQUE D'ATTRACTIVITÉ CONÇUE POUR LES PERSONNES EN EXIL À CALAIS
En 2024, la municipalité de Calais a continué d’investir massivement dans des projets visant à renforcer l’attractivité de la ville, afin de séduire les touristes, les investisseurs et les partenaires étrangers, notamment britanniques. Cette dynamique s’accompagne systématiquement de mesures visant à rendre invisibles les personnes exilées, qui sont de plus en plus écartées du centre-ville.
Un varan en ville
Dès avril 2024, le budget de la ville annonçait la couleur : sur un peu plus de 3 millions d’euros alloués aux investissements culturels, près de 1,76 million ont été consacrés au projet du Varan, une structure artistique monumentale conçue comme un symbole de l’identité locale et un outil de promotion territoriale [24]. Parallèlement, des événements prestigieux tels que les tournois de polo ou les célébrations autour du jumelage avec le Royaume-Uni (« Twin Fair ») renforcent la mise en scène d’une entente franco-britannique dépassant les politiques migratoires [25].
Calais XXL
En mai et juin, le projet « Calais XXL » a été lancé avec pour objectif déclaré d’attirer des investisseurs privés à grande échelle[26]. L’été 2024 a vu passer la flamme olympique et s’organiser un vaste programme d’animations estivales sous le nom de « Calais tout feu tout flamme », pour un coût dépassant les 700 000 euros [27]. Ce festival a notamment donné lieu à des installations artistiques urbaines (street art) et à un relooking du centre-ville avec des décors de l’artiste Patricia Cunha. Sans remettre en cause l’apport de ces investissements pour la population locale, ces événements, organisés majoritairement en centre-ville, contribuent à créer une mise en scène festive et attractive qui occulte la présence des personnes exilées reléguées en périphérie. À force de multiplier les temps forts culturels et les célébrations, la municipalité entretient une dynamique d’oubli : la précarité et l’exclusion sont effacées des représentations publiques de la ville, sans pour autant disparaître de son territoire.
La Cité du Dragon
C’est en novembre que l’ambition spectaculaire de la municipalité a été annoncée, avec la présentation du budget du projet de la Cité du Dragon. Celui-ci devrait coûter 3,79 millions d’euros à la ville et générer, selon les prévisions, jusqu’à 15 millions d’euros de retombées économiques annuelles [28]. Sur 845 m², cette attraction vise à devenir un pôle central de fréquentation touristique. Pour rappel, lors de l’inauguration du Dragon de Calais en 2019, Natacha Bouchart avait pris un arrêté municipal indigne et incitant à la haine pour exclure les personnes exilées du centre-ville pendant les festivités [29].
Noël féérique
Cette logique s’est poursuivie jusqu’à la fin de l’année : en décembre, près d’un million d’euros ont été consacrés à l’organisation des fêtes de Noël (défilé, marché, illuminations, etc.) au nom de « l’amour, de la solidarité et de la bienveillance », selon les mots de la maire [30]. Une bienveillance qui ne semble pourtant pas s’étendre aux exilés, pourtant toujours présents à Calais.
Leur déplacement régulier, sans solution durable ni accompagnement digne, met en lumière la réalité d’une politique d’attractivité fondée sur leur invisibilisation. Ces grands projets, qui se présentent sous des apparences culturelles ou festives, contribuent à une reconfiguration de l’espace urbain dans laquelle les personnes exilées sont soit ignorées, soit considérées comme un obstacle à la mise en valeur de la ville. L’attractivité se fait alors au prix de l’exclusion, et la transformation urbaine devient un outil de contrôle social.
Le paradoxe financier d'une ville sélectivement solidaire et peu transparente
À Calais, la politique d’aménagement du territoire et d’attractivité repose sur des investissements massifs, soutenus par une communication axée sur la culture, l’environnement et la solidarité… mais qui révèle, dans les détails budgétaires, une solidarité à géométrie variable. Dans le budget 2024, la Ville annonce ainsi 1,5 million d’euros pour les centres sociaux, 5,7 millions pour des associations, sans que soit précisée la nature de leurs actions, et près de 2 millions pour les quartiers dits « prioritaires » [31]. En octobre, elle accorde 40 000 euros pour la rénovation d’un bâtiment destiné aux Restos du Cœur, en expliquant vouloir améliorer les conditions d’accueil des bénévoles [32]. De nombreux autres projets sociaux sont mis en avant : création d’une nouvelle piscine, construction d’un city-stade, rénovation d’un centre social, actions de sensibilisation à la santé des femmes dans le cadre d’Octobre rose ou de la campagne Agir pour le cœur des femmes [33].
Pourtant, dans cette enveloppe généreuse, les associations qui accompagnent les personnes exilées sont les grandes absentes. Le soutien municipal semble se concentrer sur des causes consensuelles, valorisantes et bénéficiant d’une forte visibilité publique, au détriment des réalités de la frontière. Ce n’est qu’une question de volonté politique car dès janvier 2025, une grande collecte alimentaire d’un mois est organisée par la Ville en faisant allusion aux besoins des étudiant·e·s [34].
C'est cette même ville qui s'est battue pendant de nombreuses années pour interdire aux associations de distribuer de la nourriture aux personnes exilées [35], et qui a poursuivi en 2024 sa politique d'« enrochement » visant à empêcher l'installation de personnes exilées dans l'espace public. Si, en 2024, la Ville n’a pas souhaité communiquer le coût de ces rochers, des estimations indiquent que l’enrochement a nécessité 70 000 euros du budget annuel de la commune [36].
Sur le terrain, la politique de lutte contre les points de rassemblement se traduit très concrètement par des mesures répressives, notamment par une forte présence policière sur et autour des lieux de vie. HRO constate au quotidien que cette gestion repose sur une logique de harcèlement spatial. Pourtant, cette réalité est peu mise en avant dans les documents budgétaires de la ville de Calais. Dans le Calais Mag, on apprend que le budget de la police municipale s’élève à 1,64 million d’euros pour l’année, que près de 258 000 euros sont consacrés à l’hygiène et à la sécurité, et 813 000 euros à la vidéosurveillance[37]. La notion de « sécurité » reste vague ; par exemple, la rubrique « sécurité » du budget primitif 2024 ne traite que de la gestion d’un refuge fourrière confiée à une association [38]. Cette opacité s’accompagne d’un silence politique : dans les actualités publiées par la municipalité, les personnes exilées sont tout simplement absentes, comme si leur existence même ne méritait pas d’être mentionnée [39]. Pourtant, tout démontre que le budget de la ville est, en partie, conçu pour maintenir leur éloignement et effacer leur visibilité.
Si le lien entre l’aménagement du territoire et la politique de sécurité n’est d’ailleurs pas du tout explicité dans le budget primitif 2024, celui de 2025 montre que la municipalité établit un lien entre la sécurisation de la ville et l’installation de clôtures à Courgain-Est, Transmarck et Turquerie (opération ouvertement soutenue par des financements britanniques) [40]. Cela révèle ainsi une stratégie d’aménagement conçue pour empêcher toute installation durable des personnes exilées.
Il convient de rappeler que ces dépenses locales s’inscrivent dans un dispositif beaucoup plus vaste, financé par des fonds nationaux et internationaux. Par exemple, 191 millions d’euros ont été versés par le Royaume-Uni à la France dès 2024 pour « sécuriser la frontière » [41], 200 millions d’euros ont été annoncés par Gérald Darmanin pour le futur commissariat prévu en 2025 [42], sans compter les efforts supplémentaires promis par Bruno Retailleau pour démanteler les réseaux de passeurs ou renforcer les effectifs de police dans la ville [43].
Cette accumulation de dépenses soulève une question centrale : ne serait-il pas plus efficace — tant sur le plan humain qu’économique — d’investir dans l’amélioration des conditions de vie des personnes exilées, plutôt que dans leur invisibilisation et leur contrôle ? En fin de compte, l’année 2024 à Calais est à l’image du rond-point où le mot « solidarité » a été inscrit en fin d’année [44] : des fonds publics mobilisés sans que cela ne se traduise, dans la pratique, par une politique véritablement solidaire, inclusive et digne pour toutes et tous.
[1] Human Rights Observers, communiqué de presse du 6 avril 2024
[2] La Voix du Nord, Calais : la pose des enrochements sur le quai du Danube se poursuit, 14 septembre 2022 ; Libération et AFP, plus loin « pour empêcher les migrants de s’installer », 16 septembre 2022.
[3] Nord Littoral, Calais : de nouveaux enrochements en cours, quai du Danube, 29 octobre 2024.
[4] Calais La Sociale, « 3 200 tonnes d’hostilité supplémentaires », 15 novembre 2024.
[5] Deux recours ont été introduits par des associations devant le tribunal administratif de Lille pour contester cet arrêté. L’un d’entre eux a été rejeté en décembre, puis la mairie a publié un nouvel arrêté annulant le précédent une semaine avant l’audience prévue pour le second.
[6] Info Migrants, « À Calais, les démantèlements de campements s’accélèrent et fragilisent les migrants », 28 novembre 2024.
[7] [Squat!net], Calais : squat de la rue Sauvage, anatomie d’une chute, 28 juillet 2024.
[8] Human Rights Observers, Rapport annuel 2022, p. 15-19.
[9] Observatoire des expulsions de lieux de vie informels, Rapport annuel 2024, p. 58.
[10] Cassiau (N.), La vie quotidienne à la frontière territoriale entre la France et le Royaume-Uni, 2024.
[11] Welander (M.), La politique de l'épuisement et l'externalisation du contrôle des frontières britanniques. Une stratégie visant à dissuader, contrôler et exclure, 2020.
[12] Touam Bona (dir.), Fugitif, Où cours-tu ?. PUF. 2016.
[13] Ibid.
[14] Observatoire des expulsions de lieux de vie informels, Rapport annuel 2024, p. 56.
[15] TF1 Info, « L’ancienne “jungle” de Calais va devenir un “site d’excellence paysagère et écologique” », 23 octobre 2017.
[16] https://www.communaute-urbaine-dunkerque.fr/communaute-urbaine/plan-climat [page consultée le 12 mai 2025].
[17] Pour plus d’informations, voir la conférence de Damien Carême à la Maison d’Entraide et de Ressources à Calais, le 28 octobre 2023, accessible gratuitement sur le site Calais La Sociale.
[18] Calais Mag, n° 165, janvier 2024.
[19] Calais Mag, n° 168, avril 2024.
[20] Calais Mag, n° 170, juin 2024.
[21] Calais Mag, n° 173, octobre 2024.
[22] Grand Calais Terres et Mers, budget initial 2024.
[23] Natacha Bouchart justifie souvent ses actions en affirmant qu’elles « répondent [...] aux demandes de mes administrés », voir la tribune publiée le 16 novembre 2022 dans le journal Le Point.
[24] Calais Mag, n° 168, avril 2024.
[25] Ibid.
[26] Calais Mag, n° 170, juin 2024.
[27] Radio 6, « Calais la plage dévoile son programme « tout feu tout flamme » », 13 mars 2024.
[28] Calais Mag, n° 174, novembre 2024
[29] Ouest France avec l’AFP, Calais. Des associations dénoncent un arrêté incitant « à la haine » envers les migrants, 31 oct. 2019 ; France 3 Région avec l’AFP, Calais : après la mort d’un migrant, la polémique enfle sur les conditions d’accueil, en pleine fête du dragon, 2 nov. 2019.
[30] Calais Mag, n° 174, novembre 2024
[31] Calais Mag, n° 168, avril 2024.
[32] https://www.calais.fr/annuaires/actualites/detail/mise-a-disposition-de-locaux[page consultée le 12 mai 2025].
[33] Calais Mag, n° 174, novembre 2024
[34] https://www.calais.fr/annuaires/actualites/detail/collecte-solidaire [page consultée le 12 mai 2025].
[35] https://douai.cour-administrative-appel.fr/qui-sommes-nous/vie-de-la-cour/la-cour-confirme-l-annulation-des-arretes-pris-par-le-prefet-du-pas-de-calais-a-l-automne2020-interdisant-les-distributions-gratuites-de-boissons [page consultée le 12 mai 2025].
[36] Info Migrants, « À Calais, de gros rochers empêchent les distributions de nourriture aux migrants », 21 août 2024.
[37] Calais Mag, n° 168, avril 2024.
[38] Grand Calais Terres et Mers, budget initial 2024.
[39] La maire n'évoquera qu'une seule fois en 2024 les personnes exilées dans le Calais Mag, en faisant part de sa « préoccupation concernant la situation migratoire » car elle « regrette vivement la décision du Conseil constitutionnel de censurer le rétablissement du délit de séjour irrégulier », voir https://www.calameo.com/read/0046272964b58e4b34762
[40] Grand Calais Terres et Mers, Budget initial 2025.
[41] Le Point avec l'AFP, « Immigration : Londres et Paris concluent un accord sur les migrants », 10 mars 2023.
[42 La Voix du Nord, Gérald Darmanin annonce la création d’un nouveau commissariat à Calais, 15 décembre 2023.
[43] Delta FM, « Le ministre de l’Intérieur annonce des mesures inédites face à la crise migratoire sur le littoral », 29 novembre 2024.
[44] Nord Littoral, « À Calais, une nouvelle manifestation sur le rond-point de la mairie après un hommage aux exilés décédés », 31 octobre 2024.
DE LA FRONTIÈRE À LA CAPITALE :
LA LUTTE CONTRE LES POINTS DE FIXATION À L’HEURE DE PARIS 2024
À l’approche des Jeux Olympiques et Paralympiques (JOP) de Paris 2024, la France a réaménagé l’espace urbain pour accueillir l’événement. Cette reconfiguration passe notamment par le déplacement massif de personnes sans-abri, principalement des personnes exilées, hors de la capitale, officiellement pour répondre à des « besoins de mise à l’abri, tout en proposant un examen systématique des situations sociales et administratives » [1]. En pratique, les associations et les collectifs dénoncent une logique d’invisibilisation des populations précaires, masquée par un discours humanitaire [2]. Cette stratégie de nettoyage social n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans un continuum de pratiques observées depuis plusieurs années en Île-de-France, mais aussi dans le Calaisis et le Dunkerquois, territoires emblématiques des politiques sécuritaires de gestion migratoire.
PARIS 2024 : ÉVACUATION DES « INDÉSIRABLES » SOUS PRÉTEXTE DE L’ACCUEIL
Depuis mi-2023, environ 20 000 personnes ont été expulsées de leur lieu de vie [3] et plus de 3 600 personnes exilées ont été transférées de Paris vers des « sas régionaux », selon la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (DIHAL) [4]. Ces sas sont censés offrir un hébergement temporaire et une orientation vers des dispositifs pérennes. L’État dresse un premier bilan des sas fin 2023 et révèle que 43 % des personnes déplacées doivent appeler le 115 à leur sortie [5], faute de solution durable, et près d’un quart des personnes reviennent à Paris selon les observationsUtopia 56 6]. Ces données traduisent un manque de suivi et une inefficacité structurelle des dispositifs mis en place.
Parallèlement, les expulsions de squats se sont multipliées. L’expulsion du site d’Unibéton à Saint-Denis, le plus grand squat d’Île-de-France, illustre cette politique d’expulsion sous couvert d’aménagement urbain, au profit de la construction du village olympique[7].
LES ÉVÉNEMENTS INTERNATIONAUX COMME CATALYSEURS DES POLITIQUES D'INVISIBILISATION
Le harcèlement des personnes en situation précaire vivant dans des lieux de vie informels en Île-de-France n’est pas nouveau. Les observateurs et observatrices font état d’un cycle d’installation et d’expulsions de campements de personnes exilées depuis 2015 [8]. Les politiques menées à Paris comme dans le Calaisis et le Dunkerquois relèvent d’une même logique de gestion par l’invisibilisation. Qu’il s’agisse de contrôler l’image de la France à l’occasion d’un événement international ou de sécuriser un espace frontalier stratégique, les autorités mettent en œuvre des pratiques récurrentes d’expulsion, de dispersion et de harcèlement, en contradiction avec les droits fondamentaux. Ce harcèlement quotidien crée un climat d’hostilité et d’insécurité permanente. Il rend invisible une population dont la précarité est déjà extrême, tout en la maintenant dans un état de mobilité forcée [9]. Les événements internationaux, comme les Jeux Olympiques et Paralympiques, agissent comme catalyseurs de ces dynamiques. Le cas de Paris s’inscrit dans une tendance globale. À l’échelle internationale, les Jeux Olympiques sont régulièrement associés à des campagnes de nettoyage social. À Rio en 2016, à Tokyo en 2021 ou encore à Atlanta en 1996, des milliers de personnes ont été expulsées avant les Jeux, souvent sans solution de rechange. À Paris, notamment, les distributions alimentaires et les personnes sans-abri ont été déplacées de force, et une amende a été instaurée pour les personnes faisant la manche [10]. Les politiques actuelles en France ne font pas exception. Malgré les engagements du COJO en matière d’inclusion et de durabilité, notamment via l’Agenda 21 du mouvement olympique, les pratiques observées sur le terrain contredisent largement ces principes. Le collectif « Saccage 2024 » a d’ailleurs dénoncé à plusieurs reprises l’utilisation des JOP comme prétexte d’une restructuration urbaine discriminante et excluante [11]. Face à ces dynamiques, les associations jouent un rôle crucial de veille, de documentation et d’interpellation politique. Ce travail est essentiel pour rendre visibles les violences invisibilisées et pour contester la légitimité d’une politique sécuritaire sous couvert d’humanitarisme. Il s’agit non seulement de documenter l’invisible, mais aussi de porter la voix de celles et ceux qu’on cherche à faire taire.
DE PARIS À LA FRONTIÈRE : L’INTERCONNEXION DE LA RÉPRESSION DES « INDÉSIRABLES »
À 300 kilomètres des principaux sites olympiques, les Jeux et le nettoyage social orchestré pour l’occasion ont modifié le déroulement des expulsions quasi quotidiennes dans la région de Calais.
Des expulsions sans CRS
En 2024, les CRS sont moins mobilisées lors des expulsions. Seules 49 %, soit moins de la moitié, des 782 expulsions recensées ont été menées avec le concours des CRS. À titre de comparaison, les CRS étaient mobilisées sur 94 % des expulsions en 2022, et sur 82 % des expulsions en 2023, année où HRO avait déjà noté la diminution de la présence des CRS lors des mobilisations contre la réforme des retraites [12]. Un constat similaire avait été fait en 2019 à Grande-Synthe, lors des grèves nationales contre la tentative de réforme des retraites « par points » [13]. Plus précisément, la présence des CRS diminue drastiquement à partir d’avril. Sur les 76 expulsions recensées ce mois-là, les CRS n’étaient présentes que pour 17 d’entre elles. Cette tendance se poursuit en mai, où les CRS ont participé à 8 expulsions sur les 54 recensées dans le Calaisis, et en juin, où elles ont apporté leur concours lors de 11 expulsions sur les 48 recensées. En juillet, aucune expulsion n’a été réalisée avec leur participation. Les expulsions ont toujours lieu, mais elles sont menées par des agent·es de la Police nationale locale avec le renfort d’agent·es de la Police aux frontières, et parfois, de la BAC.
Cette baisse s’explique notamment par la mobilisation massive des forces de l’ordre pour le nettoyage social et la sécurisation avant et pendant les JOP [14], ainsi que par d’éventuels congés anticipés avant l’événement. En effet, parallèlement, au cours du mois d’avril, les pouvoirs publics ont mené en Île-de-France 26 expulsions de lieux de vie informels [15], dont deux grands squats d’où ont été expulsées au moins 650 personnes [16]. Les autorités ont procédé à l’expulsion de 25 lieux de vie informels en mai, et de 10 en juin, une baisse interprétée par certains acteurs associatifs comme un moyen de faire grossir les lieux afin d’en expulser un maximum de personnes à la veille des Jeux [17]. Puis, en juillet, les observateurs et observatrices ont constaté une accélération des expulsions à la veille de l’ouverture des JO, pour un total de 29 expulsions [18]. Pourtant, la reconfiguration du déroulement des expulsions sans CRS, déjà mise à l’épreuve en 2023 lors des manifestations contre la réforme des retraites, semble s’inscrire dans la durée : jusqu’en décembre, les CRS ne sont présentes lors des expulsions qu’environ la moitié de chaque mois. HRO constate de manière générale en 2024 une diminution de la présence des CRS qui patrouillaient habituellement au quotidien dans la ville de Calais. Des opérations d’expulsion plus courtes, mais tout aussi fréquentes Ce n’est qu’à partir du 12 août, au lendemain de la clôture des JO, que HRO observe leur retour, avec une présence sur 41 expulsions sur les 67 effectuées au cours du mois dans le Calaisis. En l’absence des CRS, la fréquence des expulsions reste néanmoins stable, avec une opération environ toutes les 48 heures. Le nombre de lieux de vie expulsés lors de chaque opération demeure relativement constant, entre 4 et 7. En revanche, la durée moyenne des interventions a évolué, comme en 2023 lors des mobilisations contre la réforme des retraites : entre janvier et fin mars, elle s’établissait autour de 2 h 30, contre 1 h 45 entre avril et mi-août.
En juillet, alors que les CRS étaient totalement absentes, les opérations d’expulsion duraient en moyenne une heure et demie. Cette durée est remontée à deux heures entre la mi-août et la fin décembre, lorsque la participation des CRS a de nouveau augmenté. Cette corrélation entre la présence des CRS et la durée des opérations s’explique par plusieurs facteurs :
L’ampleur logistique : Les expulsions accompagnées par les CRS mobilisent généralement un plus grand nombre de véhicules et d’agents (entre 5 et 14 camions des CRS s’ajoutent à la Police nationale, à la Police des frontières, à l’entreprise de nettoyage et aux interprètes), ce qui implique une logistique plus lourde et donc un temps de déploiement accru.
La connaissance du terrain : Les CRS étant des compagnies mobiles, elles ne connaissent pas toujours la région de Calais ni les modalités d’expulsion, contrairement aux agent·e·s de la Police nationale de Calais qui connaissent bien les lieux de vie des personnes exilées et les expulsions de routine. Les équipes de HRO rencontrent d’ailleurs souvent les mêmes agents lors des interventions, ce qui peut faciliter une exécution plus rapide des expulsions.
Cependant, la présence ou l’absence des CRS ne peut, à elle seule, expliquer les variations de durée des opérations. Plusieurs autres facteurs entrent en ligne de compte : le nombre de lieux de vie expulsés et de personnes présentes, les lieux visés, le fait que les habitant·e·s connaissent ou non le système des expulsions de routine, ou encore la manière dont les expulsions se déroulent. Par exemple, certains exilés familiarisés avec le système des expulsions s’auto-expulsent avant l’arrivée des forces de l’ordre. La circulation, l’heure de l’opération ou la configuration des sites visés peuvent également influer sur sa durée. HRO constate donc, comme en 2019 et en 2023 lors des mobilisations contre la réforme des retraites, une corrélation entre la manière dont se déroulent les expulsions à la frontière et ce qui se passe ailleurs sur le territoire national. Cette observation est une énième raison de remettre en question la nécessité et la proportionnalité du dispositif répressif déployé pour harceler les personnes exilées vivant dans des lieux d’habitation informels. Les autorités elles-mêmes fournissent une preuve de son caractère abusif : si les opérations d’expulsion de routine peuvent être menées par moins d’agent·e·s, appartenant aux unités de police locales, et mobiliser ces derniers·celles-ci moins longtemps, pourquoi l’État affecte-t-il davantage d’agent·e·s, de temps et de moyens financiers si ce n’est pour rendre ces interventions plus intimidantes et plus violentes pour les personnes ciblées ainsi que pour mettre en scène, aux yeux des citoyen·ne·s, la capacité que l’État revendique de maintenir l’ordre, de contrôler la frontière, la force de son bras répressif.
[1] Communiqué de presse de la préfète du Loiret, « Dispositif d’accueil temporaire dédié aux personnes mises à l’abri depuis l’Île-de-France », 26 mars 2024.
[2] Le revers de la médaille, « Circulez, y’a rien à voir » : un an de nettoyage social avant les JO de 2024, juin 2024.
[3] Le revers de la médaille, Rapport final, 4 novembre 2024, p. 20.
[4] Le Monde, « Les “sas régionaux d’accueil”, un hébergement temporaire pour les migrants, loin de Paris et des Jeux olympiques », 20 février 2024.
[5] Le revers de la médaille, « Circulez, y’a rien à voir » : un an de nettoyage social avant les JO de 2024, juin 2024, p. 45.
[6] Street Press, « De l’Île-de-France aux “sas” provinciaux, l’exode sans fin des migrants », 13 décembre 2024.
[7] Bondy Blog, « Plus de 400 personnes expulsées du plus grand squat d’Île-de-France », 26 avril 2023.
[8] Le revers de la médaille, « Circulez, y’a rien à voir » : un an de nettoyage social avant les JO de 2024, juin 2024, p. 40.
[9] Welander (M.), « La politique de l'épuisement et l'externalisation du contrôle des frontières britanniques. Articulation d'une stratégie visant à dissuader, contrôler et exclure », International Migration, vol. 59, n° 3, 2021, p. 29-46.
[10] Le Monde, [43] « Avant les JO de Paris, des associations dénoncent un “nettoyage social”, les autorités démentent vouloir “cacher la misère” », 11 avril 2024.
[11] https://saccage2024.noblogs.org/a-propos. [page consultée le 12 mai 2025].
[12] Human Rights Observers, Rapport annuel 2023, p. 33.
[13] Human Rights Observers, Rapport annuel 2019, p. 11.
[14] Cela ne signifie pas pour autant que seules les CRS aient été mobilisées lors des événements mentionnés dans cet article, mais cela met en évidence une tendance en matière de mobilisation des forces de l’ordre au sens large.
[15] Le revers de la médaille, Rapport final, 4 novembre 2024, p. 24.
[16] Le revers de la médaille, [49] Le revers de la médaille, « Circulez, y’a rien à voir » : un an de nettoyage social avant les JO de 2024, juin 2024, p. 50.
[17] Le revers de la médaille : Rapport final. 4 novembre 2024, p. 24
[18] Ibid., p. 24.
