DE LA FRONTIÈRE À LA CAPITALE :
LA LUTTE CONTRE LES POINTS DE FIXATION À L’HEURE DE PARIS 2024
À l’approche des Jeux Olympiques et Paralympiques (JOP) de Paris 2024, la France a réorganisé l’espace urbain pour accueillir l’événement. Cette reconfiguration passe notamment par le déplacement massif de personnes sans-abris, principalement des personnes exilées, hors de la capitale, officiellement pour répondre à des « besoins de mise à l’abri, tout en proposant un examen systématique des situations sociales et administratives » [1]. En pratique, les associations et collectifs dénoncent une logique d’invisibilisation des populations précaires, masquée par un discours humanitaire [2]. Cette stratégie de nettoyage social n’est pas nouvelle : elle s’inscrit dans un continuum de pratiques observées depuis plusieurs années en Île-de-France mais aussi dans le Calaisis et le Dunkerquois, territoires emblématiques des politiques sécuritaires de gestion migratoire.
PARIS 2024 : ÉVACUATION DES « INDÉSIRABLES » SOUS COUVERT D’ACCUEIL
Depuis mi-2023, environ 20 000 personnes ont été expulsées de leurs lieux de vie [3] et plus de 3 600 personnes exilées ont été déplacées depuis Paris vers des « sas régionaux » selon la délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (DIHAL) [4]. Ces sas sont censés offrir un hébergement temporaire et une orientation vers des dispositifs pérennes. L’État dresse un premier bilan des sas fin 2023 et révèle que 43% des personnes déplacées doivent appeler le 115 à leur sortie [5], faute de solution durable, et près d’un quart des personnes reviennent à Paris selon les observations d’Utopia 56 [6]. Ces données traduisent une absence de suivi et une inefficacité structurelle des dispositifs mis en place.
En parallèle, les expulsions de squats se sont accélérées. L’expulsion du site d’Unibéton à Saint Denis, plus grand squat d’Île-de-France, illustre cette politique d’expulsion sous couvert d’aménagement urbain, au profit de la construction du village olympique[7].
LES ÉVÈNEMENTS INTERNATIONAUX COMME CATALYSEURS DES POLITIQUES D’INVISIBILISATION
Le harcèlement des personnes précaires vivant en lieux de vie informels en Île-deFrance n’est pas nouveau. Les observateur.ice.s témoignent d’un cycle d’installation et d’expulsions de campements de personnes exilées depuis 2015 [8]. Les politiques menées à Paris comme à dans le Calaisis et le Dunkerquois relèvent d’une même logique de gestion par l’invisibilisation. Qu’il s’agisse de contrôler l’image de la France à l’occasion d’un événement international ou de sécuriser un espace frontalier stratégique, les autorités mettent en œuvre des pratiques récurrentes d’expulsion, de dispersion et de harcèlement, en contradiction avec les droits fondamentaux. Ce harcèlement quotidien crée un climat d’hostilité et d’insécurité permanente. Il rend invisible une population dont la précarité est déjà extrême, tout en la maintenant dans un état de mobilité forcée [9]. Les évènements internationaux, comme les Jeux Olympiques et Paralympiques, agissent comme catalyseurs de ces dynamiques. Le cas de Paris s’inscrit dans une tendance globale. À l’échelle internationale, les Jeux Olympiques sont régulièrement associés à des campagnes de nettoyage social. À Rio en 2016, à Tokyo en 2021 ou encore à Atlanta en 1996, des milliers de personnes ont été expulsées en amont des Jeux, souvent sans solution alternative. À Paris, notamment, les distributions alimentaires et les personnes sans-abri ont été déplacées de force, une amende a été instaurée pour les personnes faisant la manche [10]. Les politiques actuelles en France ne font pas exception. Malgré les engagements du COJO en matière d’inclusion et de durabilité, notamment via l’Agenda 21 du mouvement olympique, les pratiques observées sur le terrain contredisent largement ces principes. Le collectif « Saccage 2024 » a d’ailleurs dénoncé à plusieurs reprises l’utilisation des JOP comme prétexte d’une restructuration urbaine discriminante et excluante [11]. Face à ces dynamiques, les associations jouent un rôle crucial de veille, de documentation et d’interpellation politique. Ce travail est essentiel pour rendre visibles les violences invisibilisées et pour contester la légitimité d’une politique sécuritaire sous couvert d’humanitarisme. Il s’agit non seulement de documenter l’invisible, mais aussi de porter la voix de celles et ceux qu’on cherche à faire taire.
DE PARIS À LA FRONTIÈRE : L’INTERCONNEXION DE LA RÉPRESSION DES « INDÉSIRABLES »
À 300 kilomètres des principaux sites olympiques, les jeux et le nettoyage social orchestré pour l’occasion ont fait évoluer le déroulé des expulsions quasi-quotidiennes dans le Calaisis.
Des expulsions sans CRS
En 2024, les CRS sont moins mobilisées sur les expulsions. Seuls 49%, soit moins de la moitié, des 782 expulsions recensées ont été menées avec le concours des CRS. Par comparaison, les CRS étaient mobilisées sur 94% des expulsions en 2022, et sur 82% des expulsions en 2023 année où HRO avait déjà noté la diminution de la présence des CRS lors des mobilisations contre la réforme des retraites [12]. Un constat similaire avait été fait en 2019 à Grande-Synthe, au moment des grèves nationales lors de la tentative de réforme des retraites « en points » [13]. Plus précisément, la présence des CRS diminue drastiquement à partir d’avril. Sur les 76 expulsions recensées sur ce mois, les CRS n’étaient présentes que pour 17 d’entre elles. Cette tendance se poursuit en mai, où les CRS ont participé à 8 expulsions sur 54 recensées dans le Calaisis, et en juin, où elles ont apporté leur concours lors de 11 expulsions sur 48 recensées. En juillet, aucune expulsion n’a été réalisée avec leur participation. Les expulsions ont toujours lieu, mais elles sont menées par des agent.es de la Police Nationale locale avec le renfort d’agent.es de la Police aux Frontières, et parfois, de la BAC.
Cette diminution peut notamment s’expliquer par la mobilisation d’envergure des forces de l’ordre pour le nettoyage social et la sécurisation en amont et pendant les JOP [14], et de possibles congés anticipés en amont de l’évènement. En effet, en parallèle, au cours du mois d’avril, les pouvoirs publics ont mené en Île de-France 26 expulsions de lieux de vie informels [15], dont deux gros squats desquels ont été expulsées au moins 650 personnes [16]. Les autorités expulsaient 25 lieux de vie informels en mai, et 10 en juin, baisse analysée par certain.e.s acteur.ice.s associatif.ve.s comme un moyen de faire grossir les lieux afin d’en expulser un maximum de personnes à la veille des jeux [17]. Puis, en juillet, les observateur.ice.s ont noté une accélération des expulsions à la veille de l’ouverture des JO, pour un total de 29 expulsions [18]. Pourtant, la reconfiguration du déroulé des expulsions sans CRS, déjà éprouvée en 2023 lors des manifestations contre la réforme des retraites, semble se pérenniser : jusqu’à décembre, les CRS ne sont présentes sur les expulsions qu’environ la moitié de chaque mois. HRO constate de manière générale en 2024 une diminution de la présence des CRS patrouillant habituellement au quotidien dans la ville de Calais. Des opérations d’expulsions plus courtes, mais aussi fréquentes Ce n’est qu’à partir du 12 août, le lendemain de la clôture des JO, que HRO observe leur retour, avec une présence sur 41 expulsions sur les 67 effectuées dans le mois dans le Calaisis. En l’absence des CRS, la fréquence des expulsions reste néanmoins stable, avec une opération environ toutes les 48 heures. Le nombre de lieux de vie expulsés lors de chaque opération demeure relativement constant, entre 4 et 7. En revanche, la durée moyenne des interventions a évolué, comme en 2023 lors des mobilisations contre la réforme des retraites : entre janvier et fin mars, elle s’établissait autour de 2h30, contre 1h45 entre avril et mi-août.
En juillet, lorsque les CRS étaient totalement absentes, les opérations d’expulsions duraient en moyenne 1h30. Cette durée remonte à 2 heures entre mi-août et fin décembre, lorsque la participation des CRS augmente à nouveau. Cette corrélation entre la présence des CRS et la durée des opérations peut s’expliquer par plusieurs facteurs :
L’ampleur logistique : Les expulsions accompagnées des CRS mobilisent en général un plus grand nombre de véhicules et d’agent.e.s (entre 5 et 14 camions de CRS s’ajoutent à la Police Nationale, la Police Aux Frontières, la compagnie de nettoyage et les interprètes), impliquant une logistique plus lourde et donc un temps de déploiement accru.
La connaissance du terrain : Les CRS étant des compagnies mobiles, elles ne connaissent pas toujours le Calaisis ni les modalités d’expulsion, contrairement aux agent.e.s de la Police Nationale de Calais qui sont familier.e.s des lieux de vie des personnes exilées et des expulsions routinières. Les équipes de HRO rencontrent d’ailleurs souvent les mêmes agent.e.s lors des interventions, ce qui peut faciliter une execution plus rapide des expulsions.
Cependant, la présence ou l’absence des CRS ne peut, à elle seule, expliquer les variations de durée des opérations. Plusieurs autres facteurs entrent en compte : le nombre de lieux de vie expulsés et de personnes présentes, quels lieux sont visés et la connaissance ou non des habitant.e.s du système des expulsions routinières, ou la manière dont les expulsions se déroulent. Par exemple, certain.e.s exilé.e.s familier.e.s avec le système des expulsions s’auto-expulsent avant l’arrivée des forces de l’ordre. La circulation, l’heure de l’opération ou la configuration des sites visés peuvent également impacter sa durée. HRO constate donc, comme en 2019 et en 2023 lors des mobilisations contre la réforme des retraites, une corrélation entre la façon dont se déroulent les expulsions à la frontière et ce qui se passe ailleurs sur le territoire national. Cette observation est une énième raison de questionner la nécessité et la proportionnalité du dispositif répressif déployé pour harceler les personnes exilées survivant en lieu de vie informel. Les autorités elles-mêmes fournissent une preuve de son caractère abusif : si les opérations d’expulsions routinières peuvent être menées par moins d’agent.e.s, appartenant aux unités de police locales, et mobiliser ceux.elles-ci moins longtemps, pourquoi l’État affecte-t-il davantage d’agent.e.s, de temps et de moyens financiers si ce n’est pour rendre ces interventions plus intimidantes et plus violentes pour les personnes ciblées ainsi que mettre en scène, pour les citoyen.ne.s, la capacité que l’État se réclame à maintenir l’ordre, à contrôler la frontière, la force de son bras répressif.
[1] Communiqué de presse de la Préfète du Loiret, « Dispositif d’accueil temporaire dédié aux personnes mises à l’abri depuis l’Île-de-France », 26 mars 2024.
[2] Le revers de la médaille, “Circulez, y’a rien à voir” : 1 an de nettoyage social avant les JOP 2024, juin 2024.
[3] Le revers de la médaille, Rapport final, 4 nov. 2024, p. 20.
[4] Le Monde, « Les “sas régionaux d’accueil”, une mise à l’abri temporaire pour les migrants, loin de Paris et des Jeux olympiques », 20 févr. 2024.
[5] Le revers de la médaille, “Circulez, y’a rien à voir” : 1 an de nettoyage social avant les JOP 2024, juin 2024, p. 45.
[6] Street Press, « De l’Île-de-France aux “sas” provinciaux, l’exode sans fin des migrants », 13 déc. 2024.
[7] Bondy Blog, « Plus de 400 personnes expulsées du plus gros squat d’Île-de-France », 26 avr. 2023.
[8] Le revers de la médaille, “Circulez, y’a rien à voir” : 1 an de nettoyage social avant les JOP 2024, juin 2024, p. 40.
[9] Welander (M.), “The Politics of Exhaustion and the Externalization of British Border Control. An Articulation of a Strategy Designed to Deter, Control and Exclude ”, International Migration, vol. 59, no. 3, 2021, p. 29–46.
[10] Le Monde, [43] « Avant les JO de Paris, des associations dénoncent un “nettoyage social”, les autorités démentent vouloir “cacher la misère” », 11 avr. 2024.
[11] https://saccage2024.noblogs.org/a-propos. [page consultée le 12 mai 2025].
[12] Human Rights Observers, Rapport annuel 2023, p. 33.
[13] Human Rights Observers, Rapport annuel 2019, p. 11.
[14] Cela ne signifie pas pour autant que seules les CRS ont été mobilisées sur les évènements cités dans cet article, mais cela pointe la tendance en termes de mobilisation des forces de l’ordre au sens large.
[15] Le revers de la médaille, Rapport final, 4 nov. 2024, p. 24.
[16] Le revers de la médaille, [49] Le revers de la médaille, “Circulez, y’a rien à voir” : 1 an de nettoyage social avant les JOP 2024, juin 2024, p. 50.
[17] Le revers de la médaille: Rapport final. 4 nov. 2024 p.24
[18] Ibid, p. 24.
